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Exploration du concept philosophique : comment peut-on être persan ?

Chez Montesquieu, « Comment peut-on être Persan ? » transforme l’étonnement face à l’étranger en une méthode exigeante pour penser nos propres évidences.

Par la rédaction KL-Annuaire 11 octobre 2023 9 min de lecture
Exploration du concept philosophique : comment peut-on être persan ?
Le regard de l’étranger, un levier pour interroger les habitudes d’une société.

« Comment peut-on être Persan ? » : derrière cette question apparemment naïve se cache l’une des plus fines machines critiques des Lumières. En faisant de l’étranger le miroir de la France, Montesquieu nous apprend à débusquer ce que nous prenons trop vite pour naturel.

La formule est devenue proverbiale, parfois employée pour railler l’incompréhension devant une différence culturelle. Son sens est pourtant plus riche, et plus dérangeant. Elle oblige à examiner la façon dont une société fabrique l’étranger, mais aussi la part d’étrangeté que recèlent ses propres règles, ses goûts et ses certitudes.

D’où vient la formule « Comment peut-on être Persan ? » ?

La question est indissociable des Lettres persanes, roman épistolaire de Montesquieu publié anonymement en 1721. L’ouvrage imagine notamment les lettres de deux voyageurs persans, Usbek et Rica, qui observent la France depuis Paris tandis que leurs correspondants décrivent la Perse. Ce dispositif de fiction autorise un double déplacement : les voyageurs découvrent les usages français ; le lecteur français, lui, est invité à regarder son propre monde comme s’il le voyait pour la première fois.

La célèbre réplique apparaît lorsque Rica raconte l’attention insistante que suscite son apparence à Paris. Tant qu’il porte des vêtements perçus comme persans, il devient un spectacle : on le dévisage, on l’interroge, on prétend reconnaître sur lui une identité entière. Lorsqu’il adopte l’habit européen, il cesse presque d’être remarqué. Mais la surprise ressurgit dès que son origine est connue : « Comment peut-on être Persan ? »

La question n’interroge pas réellement la Perse : elle révèle l’incapacité de ceux qui la posent à imaginer qu’une autre manière de vivre puisse être ordinaire pour quelqu’un., Montesquieu, Lettres persanes, 1721

Le comique naît d’un renversement. Être persan est, pour Rica, un fait banal de son existence. C’est précisément l’indifférence des Parisiens à leur propre manière d’être qui produit l’absurdité de leur étonnement. Ils ne demandent pas : « Que signifie vivre en Perse ? » Ils semblent demander : « Comment est-il possible de ne pas être comme nous ? » La formule vise donc moins une ignorance individuelle qu’un réflexe collectif : faire de ses habitudes la norme implicite de l’humanité.

Montesquieu s’inscrit ainsi dans le projet critique des Lumières. Sans dresser un traité abstrait, il met en cause par le décalage narratif les modes, les hiérarchies sociales, les pratiques religieuses, l’exercice du pouvoir et les mécanismes de l’opinion. Le regard persan n’est pas un ornement exotique : c’est un instrument littéraire et philosophique.

À retenir

Dans les Lettres persanes, le Persan n’est pas seulement celui qui est regardé comme différent. Il est celui dont la présence rend visible la part arbitraire de ce que les Français considèrent comme allant de soi.

Le regard étranger : rendre l’évidence à nouveau visible

Le ressort majeur du livre est ce que l’on peut appeler la défamiliarisation. Une pratique paraît naturelle tant qu’elle est vécue de l’intérieur : on ne remarque plus ses codes de politesse, son rapport au vêtement, à l’argent, à l’autorité ou au temps. Il suffit qu’un observateur extérieur en demande la raison pour que l’habitude cesse d’être transparente. Elle devient une règle sociale, donc quelque chose qui peut être décrit, comparé et discuté.

Ce geste ne consiste pas à affirmer que tout se vaut. Montesquieu ne propose ni l’indifférence aux coutumes ni un relativisme paresseux selon lequel aucun jugement ne serait possible. Il crée plutôt les conditions d’un jugement plus lucide : avant de défendre une norme, il faut comprendre qu’elle est une norme, identifier son histoire, ses effets et les intérêts qu’elle peut servir.

La puissance philosophique de la formule tient à ce passage du constat à l’examen. Pourquoi telle manière de s’habiller provoque-t-elle le rire ? Pourquoi une croyance est-elle qualifiée d’étrange, alors que l’habitude majoritaire paraît invisible ? Pourquoi l’accent, le nom, les pratiques familiales ou alimentaires deviennent-ils parfois des signes supposés expliquer une personne entière ? Le regard étranger ne répond pas automatiquement à ces questions ; il les rend impossibles à esquiver.

Ce que fait la questionCe qu’elle permet de comprendreLa vigilance nécessaire
Elle suspend l’évidenceLes coutumes sont apprises et situées, non simplement naturelles.Ne pas conclure que toutes les pratiques échappent à la critique.
Elle inverse les positionsLa majorité peut, elle aussi, être observée et interrogée.Ne pas idéaliser mécaniquement le point de vue extérieur.
Elle révèle la normeCe qui paraît « normal » dépend souvent d’un cadre social dominant.Éviter de transformer toute différence en opposition irréductible.
Elle met l’identité en débatUne appartenance ne résume jamais une personne.Ne pas nier l’importance vécue des héritages et des appartenances.

Il y a là une leçon de méthode encore actuelle : une société se comprend mieux lorsqu’elle accepte d’être interrogée depuis ses marges, par ses visiteurs, ses minorités, ses dissidents ou simplement par ceux qui n’en maîtrisent pas les codes. Le décentrement n’est pas une posture décorative ; c’est une discipline de l’attention.

Le « Persan » de Montesquieu n’est pas la Perse réelle

Il serait toutefois erroné de lire les Lettres persanes comme un portrait fidèle de la Perse du début du XVIIIe siècle. Montesquieu construit des personnages, des intrigues et des lettres au service d’une satire de la France et, plus largement, d’une réflexion sur le pouvoir, les mœurs et la liberté. La Perse du livre est traversée par des informations, des imaginations littéraires et des représentations européennes de son temps. Elle possède une fonction narrative ; elle ne doit pas être confondue avec la diversité historique, sociale et culturelle des mondes persans.

Cette distinction est essentielle aujourd’hui. Un procédé critique peut être fécond tout en portant les limites de son époque. La distance géographique et culturelle donne à Montesquieu une liberté d’ironie, mais elle peut aussi reconduire des images simplificatrices de l’Orient. Lire l’œuvre avec exigence, c’est maintenir ces deux idées ensemble : reconnaître l’inventivité de son décentrement et ne pas traiter son « Persan » fictif comme un porte-parole authentique de populations réelles.

Ce que produit la fiction étrangère

  • Elle déplace le regard du lecteur sans le placer d’emblée sur la défensive.
  • Elle rend satiriques les institutions et les habitudes les plus installées.
  • Elle fait de la comparaison un exercice de liberté intellectuelle.

Ce qu’il faut lui demander

  • Ne pas confondre personnage littéraire et réalité historique ou culturelle.
  • Repérer les généralisations, les asymétries et les stéréotypes hérités d’un contexte.
  • Ne pas parler à la place des personnes concernées dans les débats contemporains.

Cette lecture critique ne diminue pas l’œuvre ; elle l’approfondit. L’altérité n’est véritablement féconde que si elle ne réduit pas l’autre à une silhouette commode. Le paradoxe est important : Montesquieu combat l’ethnocentrisme des Parisiens, mais son propre dispositif rappelle que nul regard n’est totalement innocent ni extérieur à son époque.

Point de vigilance

Employer la formule pour désigner une personne ou un groupe réel peut vite devenir condescendant. Elle sert à questionner l’étonnement devant l’autre, non à rejouer cet étonnement sous couvert d’humour.

Être persan : une identité, ou l’illusion d’une essence ?

La question porte sur le verbe être. Elle semble supposer qu’il existerait une essence immédiatement lisible du Persan, comme si une origine assignait à chacun des goûts, une religion, une morale, une apparence et une façon de penser. C’est précisément cette réduction que la scène met en défaut. Rica est vu avant d’être entendu ; son vêtement est pris pour la preuve exhaustive de ce qu’il est.

Or une identité personnelle n’est jamais une étiquette unique. Elle peut comprendre une langue, une nationalité, une histoire familiale, une croyance ou une absence de croyance, une profession, un lieu de vie, des attachements, des expériences migratoires et des choix propres. Ces dimensions ont une importance réelle, parfois déterminante, mais aucune ne permet de déduire mécaniquement le reste. Deux personnes rattachées à la même culture peuvent avoir des parcours, des pratiques et des convictions profondément différents.

Cette idée ne conduit pas à effacer les appartenances collectives. Dire qu’une identité est plurielle ne revient pas à prétendre qu’elle est insignifiante ou purement individuelle. Cela signifie que l’on doit l’aborder comme une expérience vécue et située, non comme une nature fixe. La bonne question n’est donc pas : « Comment peut-on être cela ? », qui transforme une différence en énigme, mais plutôt : « Comment cette personne se définit-elle, et que puis-je comprendre de son expérience sans la réduire ? »

Dans cette perspective, la formule de Montesquieu rejoint une interrogation plus large sur la fabrication sociale de l’étrangeté. Celui qui paraît « différent » n’est pas différent en soi de manière absolue : il est désigné comme tel depuis une position donnée. Le centre se croit universel ; la périphérie est sommée de s’expliquer. Inverser le regard permet de voir ce mécanisme.

Comment utiliser cette idée dans le monde contemporain ?

La question conserve une portée concrète dans des sociétés où les circulations de personnes, d’images et de récits sont intenses. Elle peut éclairer une discussion sur l’école, le travail, les pratiques religieuses, les accents, les usages numériques ou les manières de faire famille. Mais elle ne dispense ni de connaître les situations ni d’écouter ceux qui les vivent. Le décentrement utile est à l’opposé du commentaire rapide sur « les autres ».

Une méthode en cinq gestes

  1. Repérer l’évidence. Lorsqu’une pratique vous paraît bizarre, demandez-vous d’abord quelle règle implicite elle heurte chez vous.
  2. Nommer le point de vue. Remplacez « c’est normal » par « dans mon milieu », « dans mon expérience » ou « dans tel cadre juridique et social ».
  3. Chercher les raisons. Une coutume peut répondre à une histoire, à une contrainte, à un attachement ou à un rapport de pouvoir ; aucune explication ne doit être inventée à la place des intéressés.
  4. Comparer sans caricaturer. Faites varier les situations et les voix plutôt que d’opposer un « nous » homogène à un « eux » tout aussi homogène.
  5. Évaluer avec des critères explicites. Respect de la dignité, liberté, égalité devant le droit, conséquences concrètes : un jugement argumenté vaut mieux qu’une réaction d’étonnement.

Cette méthode est particulièrement précieuse au travail. Face à un comportement que l’on ne comprend pas, une manière de prendre la parole, de refuser une invitation, de marquer une fête ou de négocier une règle, il faut éviter deux excès symétriques : attribuer immédiatement le comportement à une origine supposée, ou faire comme si les différences de parcours n’avaient aucun effet. On commence par les faits, on écoute la personne, puis on distingue ce qui relève d’une préférence individuelle, d’une norme collective, d’une contrainte ou d’un besoin d’aménagement.

Astuce

Avant de qualifier une pratique d’« étrange », essayez ce test : si un visiteur décrivait avec la même précision vos propres habitudes, lesquelles lui sembleraient tout aussi surprenantes ? Cet exercice ne résout pas un désaccord, mais il améliore nettement sa qualité.

Du relativisme à l’esprit critique : ce que la formule exige vraiment

Une mauvaise lecture de « Comment peut-on être Persan ? » pourrait mener à deux impasses. La première est l’ethnocentrisme : prendre ses références pour la mesure silencieuse de toutes les autres. La seconde est un relativisme sans prise, qui interdit toute discussion au motif que chaque culture serait incomparablement différente. Montesquieu ouvre une troisième voie : comparer, décrire, s’étonner de soi, puis juger avec des raisons.

Cette voie suppose de distinguer la curiosité de l’exotisation. La curiosité cherche à comprendre et accepte d’être corrigée ; l’exotisation transforme autrui en objet pittoresque ou en symbole. Elle suppose aussi de distinguer l’ouverture de l’appropriation : accueillir un point de vue extérieur ne signifie pas l’utiliser comme un simple prétexte pour confirmer ses propres idées.

La force durable de la formule tient alors dans son retournement final. Chaque fois que nous demandons, explicitement ou non, comment quelqu’un peut être ce qu’il est, nous devrions entendre une question en retour : comment pouvons-nous être si certains que notre propre façon d’être n’appelle aucune explication ? C’est à cette condition que l’étranger cesse d’être une curiosité et devient un interlocuteur, et que la philosophie retrouve sa tâche première, celle d’inquiéter les fausses évidences.

Questions fréquentes

On vous répond

Qui prononce ou rapporte la question « Comment peut-on être Persan ? » ?

Dans les Lettres persanes, c’est Rica, l’un des voyageurs persans imaginés par Montesquieu, qui rapporte l’étonnement des Parisiens à son égard. La formule exprime leur réaction lorsqu’ils découvrent son origine après l’avoir vu se conformer à l’habillement européen.

Son efficacité satirique vient du fait que Rica n’a rien à démontrer pour « être » persan : c’est le regard parisien qui transforme son existence ordinaire en anomalie à expliquer.

Les Lettres persanes décrivent-elles fidèlement la Perse ?

Non. Il s’agit d’un roman satirique et épistolaire, non d’un document ethnographique. Montesquieu utilise des personnages persans et un cadre oriental pour observer et critiquer la société française de son temps.

Une lecture actuelle doit donc apprécier la puissance du dispositif tout en distinguant la Perse fictive de l’œuvre des réalités historiques et de la diversité des cultures persanes.

Que signifie l’altérité dans cette formule ?

L’altérité désigne le fait de rencontrer autrui comme autre, c’est-à-dire comme porteur d’expériences, de références ou de manières de vivre qui ne se confondent pas avec les nôtres. Chez Montesquieu, elle sert à révéler que nos propres habitudes ne sont pas universelles par nature.

L’enjeu n’est pas de célébrer une différence abstraite, mais d’apprendre à écouter sans réduire une personne à la différence qu’on lui attribue.

La formule défend-elle le relativisme culturel ?

Pas au sens où toute pratique serait automatiquement équivalente ou soustraite à la discussion. Le décentrement invite d’abord à examiner ses propres préjugés et à comprendre les contextes avant de juger.

Il reste possible, et nécessaire dans certains cas, d’évaluer des pratiques au regard de principes explicités, comme la dignité, la liberté ou l’égalité. La différence n’abolit pas le débat ; elle oblige à mieux l’argumenter.

Peut-on employer cette expression aujourd’hui ?

Oui, à condition de l’employer pour critiquer l’étonnement ethnocentrique, et non pour désigner ironiquement une personne réelle comme si elle était exotique ou incompréhensible. Son usage le plus juste consiste à retourner la question vers nos propres réflexes.

Dans un échange sensible, il est souvent préférable de formuler une interrogation concrète et respectueuse : demander ce que signifie une pratique pour la personne concernée, plutôt que supposer qu’elle découle d’une identité figée.

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