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Comment les drones sous-marins peuvent-ils contribuer à l’étude des phénomènes de marées rouges ?

Des capteurs embarqués aux prélèvements ciblés, les drones sous-marins éclairent la naissance, l’évolution et les risques des marées rouges.

Par la rédaction KL-Annuaire 4 avril 2024 9 min de lecture
Comment les drones sous-marins peuvent-ils contribuer à l’étude des phénomènes de marées rouges ?
Un véhicule sous-marin autonome collecte des mesures au sein d’une efflorescence phytoplanctonique.

Les marées rouges ne se résument ni à une eau colorée ni à une image spectaculaire vue du ciel. Ces efflorescences de microalgues peuvent se former sous la surface, se déplacer en quelques heures et, selon les espèces, altérer les écosystèmes, les pêcheries et la sécurité sanitaire des coquillages. Les drones sous-marins donnent aux scientifiques accès à cette géographie invisible.

Équipés de capteurs et capables de répéter des trajectoires précises, les véhicules autonomes sous-marins permettent de suivre les paramètres qui favorisent une efflorescence algale, d’en cartographier le volume et d’orienter les analyses de terrain. Ils ne remplacent pas les prélèvements ni l’expertise humaine : ils rendent leur emploi beaucoup plus pertinent.

Ce que recouvrent réellement les marées rouges

L’expression « marée rouge » désigne couramment une efflorescence massive de phytoplancton, c’est-à-dire de micro-organismes végétaux ou apparentés vivant en suspension dans l’eau. La couleur peut être rouge, brunâtre, ocre, verte ou ne pas être perceptible du tout. Elle dépend de la concentration des cellules, de leurs pigments, de la lumière et de la profondeur. Il est donc plus rigoureux de parler d’efflorescence algale ou, lorsque les espèces concernées peuvent produire des toxines ou causer des dommages, d’efflorescence algale nuisible.

Toutes les efflorescences ne sont pas toxiques, et toutes les espèces toxiques ne colorent pas l’eau. Certaines produisent des substances susceptibles de s’accumuler dans les coquillages ou d’affecter poissons, oiseaux et mammifères marins. D’autres provoquent surtout une baisse d’oxygène lors de leur décomposition, ou irritent les branchies des poissons. Les conséquences possibles vont de mortalités localisées à des restrictions de pêche et de ramassage, avec des répercussions directes pour les professionnels littoraux.

Le phénomène résulte rarement d’une cause unique. Une combinaison de facteurs intervient : disponibilité en nutriments, température, salinité, lumière, stratification de la colonne d’eau, courants, vents, apport d’eau douce et interactions entre espèces. Une image de surface ou un échantillon isolé ne peut pas restituer à lui seul cette mécanique. C’est précisément dans cet écart entre ce qui est visible et ce qui se passe dans la colonne d’eau que les drones sous-marins deviennent précieux.

Une efflorescence est un phénomène en trois dimensions : pour la comprendre, il faut observer la surface, la profondeur et le temps.— Principe central de l’observation océanographique
À retenir

Une forte concentration de chlorophylle ou une eau colorée signale une activité phytoplanctonique, pas nécessairement une espèce toxique. L’identification biologique et, si besoin, l’analyse des toxines restent indispensables.

Pourquoi observer sous l’eau change l’étude du phénomène

Les outils classiques ont chacun leur angle mort. Les satellites offrent une vision très large des pigments à la surface, mais leurs mesures sont limitées par les nuages, la turbidité de l’eau côtière et l’incapacité à voir directement sous la surface. Les prélèvements depuis un bateau donnent des résultats détaillés, mais seulement aux lieux et aux heures où une équipe peut être présente. Les bouées fixes suivent bien un point donné, sans pouvoir aller explorer un front qui se déplace.

Un véhicule sous-marin autonome, souvent désigné par l’acronyme AUV, effectue une mission programmée sans être relié en permanence à un navire. Il peut parcourir des transects, réaliser des montées et descentes répétées ou rester dans une gamme de profondeur définie. Les planeurs sous-marins, ou gliders, sont une autre famille d’engins autonomes : ils avancent lentement en modifiant leur flottabilité, ce qui favorise les missions longues et économes en énergie. À l’inverse, un ROV est généralement piloté depuis la surface et relié par un câble ; il est très utile pour l’inspection ou le prélèvement précis, mais moins adapté à une surveillance autonome étendue.

Outil d’observationCe qu’il apporteLimite principale face à une marée rouge
SatelliteVue régionale, repérage de zones de surface potentiellement anormalesNe décrit pas finement les couches profondes ; sensible aux nuages et aux eaux très turbides
Prélèvement depuis un bateauIdentification des espèces, analyses cellulaires et toxicologiquesCouverture ponctuelle, coûteuse en temps et dépendante des conditions de mer
Station ou bouée fixeSérie continue à un emplacement stratégiqueNe suit pas le déplacement latéral de l’efflorescence
Drone sous-marinProfils répétés et cartographie mobile de la colonne d’eauAutonomie, communication et confirmation biologique limitées selon l’équipement

L’intérêt du drone ne tient donc pas seulement à la quantité de données recueillies. Il permet de transformer une question générale — « y a-t-il une efflorescence dans cette baie ? » — en questions opérationnelles : à quelle profondeur se concentre-t-elle ? Est-elle retenue par une frontière entre deux masses d’eau ? Se rapproche-t-elle d’une zone de conchyliculture ? Quelles conditions physiques accompagnent sa progression ?

Les capteurs qui rendent l’invisible mesurable

La charge utile dépend de la taille du véhicule, de son énergie disponible et de l’objectif scientifique. Les missions de surveillance associent fréquemment des sondes physiques et des capteurs optiques. Ensemble, ils construisent un profil environnemental plus instructif qu’une simple mesure de couleur.

Les paramètres physiques et chimiques de base

La température, la conductivité — utilisée pour déduire la salinité — et la pression, qui renseigne sur la profondeur, constituent le socle des relevés. Elles révèlent les masses d’eau et les zones de stratification : une couche superficielle plus chaude et moins salée peut, par exemple, isoler l’eau du dessous et offrir à certaines espèces des conditions favorables. Les capteurs d’oxygène dissous aident à repérer les effets d’une forte production biologique ou d’une décomposition importante. Selon les configurations, le drone peut également embarquer des instruments ciblant la turbidité, le pH, certains nutriments ou les particules en suspension.

Fluorescence, imagerie et signaux biologiques

Les fluoromètres détectent la fluorescence de pigments photosynthétiques et fournissent un indicateur indirect de biomasse phytoplanctonique. Des mesures de rétrodiffusion optique ou de turbidité complètent ce tableau. Certains systèmes d’imagerie observent les particules et organismes rencontrés afin d’aider à distinguer des catégories de plancton. Des capteurs moléculaires ou biologiques plus spécialisés peuvent rechercher des signatures d’espèces ou de composés particuliers, mais leur emploi dépend fortement des conditions de mission et de leur validation.

Ces données ne doivent pas être surinterprétées. La fluorescence varie selon l’espèce, l’état physiologique des cellules et la lumière ambiante. Les capteurs peuvent aussi dériver, s’encrasser ou répondre à d’autres particules. Avant le déploiement, ils sont étalonnés ; après la mission, leurs signaux sont confrontés à des échantillons analysés au laboratoire. Cette chaîne de contrôle fait la différence entre une carte suggestive et une information exploitable pour la gestion sanitaire.

Point de vigilance

La détection embarquée de toxines ou de signatures biologiques est prometteuse, mais elle ne remplace pas automatiquement les méthodes réglementaires de contrôle sanitaire. Une décision de fermeture ou de réouverture doit reposer sur les protocoles et analyses exigés par les autorités compétentes.

De la mission de reconnaissance au prélèvement ciblé

Une campagne efficace commence par une hypothèse claire. Il peut s’agir de suivre une anomalie repérée par satellite, de surveiller une baie sensible après un apport important d’eau douce, ou de documenter un épisode déjà détecté par les réseaux de surveillance. Les équipes définissent alors une zone, une période, des profondeurs prioritaires et les variables à mesurer.

  1. Repérer et préparer. Les images satellitaires, les bouées, les bulletins météorologiques, les mesures côtières et les signalements locaux permettent de situer les zones les plus pertinentes. Le plan de mission tient compte des courants, du trafic maritime, du relief et des règles de navigation.
  2. Cartographier la colonne d’eau. Le drone suit des transects horizontaux et effectue des profils verticaux. Il localise les gradients de température et salinité, les maxima de fluorescence et les couches où l’oxygène évolue rapidement.
  3. Transmettre ou récupérer les données. Sous l’eau, les communications sont bien plus limitées que dans l’air. Beaucoup d’engins enregistrent les données à bord et les transmettent lorsqu’ils remontent en surface, parfois par liaison radio ou satellite. Une surveillance réellement instantanée est donc possible dans certains montages, mais ne doit pas être supposée par défaut.
  4. Déclencher les vérifications. Les cartes issues du drone guident un bateau ou un opérateur vers les points et profondeurs à échantillonner. Les prélèvements servent à compter et identifier les cellules, à rechercher les toxines pertinentes et à vérifier les interprétations des capteurs.
  5. Alimenter les modèles. Les séries de mesures sont intégrées à des modèles hydrodynamiques et écologiques. À terme, cela aide à simuler la trajectoire probable d’une masse d’eau, l’évolution des conditions favorables et les zones à surveiller en priorité.

Le drone peut aussi réaliser des missions adaptatives. Si un seuil de fluorescence, un changement de salinité ou une zone frontale est détecté, sa trajectoire peut être modifiée lors d’une remontée en surface ou par une logique embarquée définie à l’avance. Cette capacité est particulièrement utile dans les estuaires, les lagunes et les baies où les gradients changent vite.

Ce que le drone améliore

  • Une observation répétée de zones difficiles à parcourir en bateau.
  • Des profils continus entre la surface et la profondeur choisie.
  • Une localisation plus fine des fronts, nappes et couches de concentration.
  • Un meilleur ciblage des sorties humaines et des analyses de laboratoire.

Ce qu’il ne résout pas seul

  • Il ne prouve pas à lui seul l’identité ni la toxicité d’une espèce.
  • Il dépend de l’énergie, de la météo en surface et de la fiabilité des capteurs.
  • Il communique difficilement sous l’eau.
  • Il exige une préparation, une récupération et une expertise de traitement des données.

Comprendre la dynamique, puis mieux anticiper

Le gain scientifique majeur vient de la répétition. Une mission isolée donne une photographie ; des passages successifs montrent un film. Les chercheurs peuvent alors distinguer une concentration qui dérive avec une masse d’eau d’une population qui se développe localement, observer la remontée ou l’enfoncement d’une couche riche en cellules, et relier ces mouvements aux marées, aux vents ou aux apports continentaux.

Les données sous-marines aident notamment à caractériser les fronts, ces frontières entre eaux de propriétés différentes. Ces zones de convergence peuvent retenir ou concentrer des organismes. Elles permettent aussi d’étudier la stratification : certaines microalgues exploitent une couche éclairée en surface tout en bénéficiant, à proximité, de nutriments provenant d’eaux plus profondes. Un véhicule capable de multiplier les profils repère ces structures que les mesures de surface simplifient.

Pour la prévision, l’objectif raisonnable n’est pas de promettre une date certaine d’apparition. Il consiste à améliorer une évaluation du risque : quelles zones réunissent les conditions observées lors d’épisodes antérieurs ? Dans quelle direction le courant peut-il transporter une nappe identifiée ? Quels emplacements doivent faire l’objet de prélèvements renforcés ? Les modèles deviennent plus utiles lorsqu’ils sont régulièrement corrigés par des observations réelles, et les drones apportent ces observations entre deux sorties de navire.

Limites, précautions et bonnes pratiques de déploiement

Un drone sous-marin n’est pas une solution autonome au sens organisationnel. Son usage suppose une équipe capable de concevoir la mission, de vérifier la qualité des capteurs, d’assurer la sécurité de la navigation, de traiter les données et de communiquer les résultats avec prudence. Les véhicules peuvent être affectés par les courants, les filets, le trafic, l’encrassement biologique et les conditions de mise à l’eau. Une récupération difficile peut entraîner la perte de données ou du matériel.

Le premier piège consiste à confondre abondance générale de phytoplancton et risque toxique. Le deuxième est de multiplier les variables sans question scientifique : des données volumineuses ne remplacent pas un protocole précis. Le troisième est de négliger l’interopérabilité. Les horodatages, unités, positions, calibrations et métadonnées doivent être rigoureusement documentés pour comparer un passage à l’autre et croiser les données avec celles des laboratoires, bouées ou satellites.

La stratégie la plus robuste est hybride. Les satellites repèrent les tendances à grande échelle ; les stations fixes jouent le rôle de sentinelles ; les drones explorent les volumes d’eau et les zones changeantes ; les équipes de terrain réalisent les prélèvements de référence. Dans les secteurs où la pêche, l’aquaculture ou la baignade sont concernées, cette complémentarité améliore à la fois la compréhension scientifique et la réactivité opérationnelle.

Astuce

Pour une mission utile, faites commencer le plan de vol par la décision à éclairer : localiser une couche, suivre un front, choisir des points de prélèvement ou documenter l’évolution d’un épisode. Les capteurs et la trajectoire doivent découler de cette question, et non l’inverse.

En définitive, les drones sous-marins ne « voient » pas les marées rouges comme un observateur humain les verrait. Ils en mesurent les conditions, les signatures et les variations dans l’espace tridimensionnel de l’océan. Cette capacité à relier biologie, physique et chimie de l’eau en fait un outil déterminant pour passer d’une surveillance ponctuelle à une compréhension dynamique des efflorescences algales.

Questions fréquentes

On vous répond

Un drone sous-marin peut-il détecter une marée rouge à lui seul ?

Il peut détecter des signaux compatibles avec une efflorescence, comme une hausse de fluorescence, de turbidité ou de biomasse phytoplanctonique, et localiser les couches d’eau concernées. En revanche, il ne permet pas toujours d’identifier avec certitude l’espèce responsable.

La confirmation passe généralement par des prélèvements analysés au laboratoire, notamment lorsque l’enjeu porte sur des toxines ou des mesures sanitaires.

Les drones sous-marins transmettent-ils leurs données en temps réel ?

Pas nécessairement. Les ondes radio se propagent très mal sous l’eau et les communications acoustiques ont un débit limité. De nombreux AUV stockent donc leurs données pendant la plongée, puis les envoient lorsqu’ils refont surface ou après récupération.

Des dispositifs de suivi quasi temps réel existent, mais leur efficacité dépend du véhicule, de la profondeur, de la fréquence des remontées et des moyens de communication disponibles.

Quelle différence entre un AUV, un planeur sous-marin et un ROV ?

Un AUV est un véhicule autonome qui suit une mission programmée. Un planeur sous-marin est un type de véhicule autonome, souvent conçu pour des missions longues et lentes grâce à un déplacement par variation de flottabilité. Un ROV est, lui, piloté à distance, le plus souvent depuis un navire et via un câble.

Pour suivre une efflorescence sur une grande zone, les AUV et planeurs sont particulièrement adaptés ; pour observer de près ou prélever à un endroit précis, un ROV peut être préférable.

Pourquoi les satellites ne suffisent-ils pas à surveiller les efflorescences algales ?

Les satellites donnent une couverture spatiale irremplaçable, mais observent essentiellement la surface et sont gênés par les nuages, la turbidité des eaux côtières et certaines conditions lumineuses. Or une efflorescence peut se concentrer sous la surface ou se structurer en couches.

Les drones sous-marins complètent cette vue d’ensemble en mesurant directement la colonne d’eau. Les deux sources sont plus performantes lorsqu’elles sont combinées.

Les drones sous-marins servent-ils à fermer des zones de pêche ou de baignade ?

Ils peuvent fournir des informations utiles pour déclencher ou renforcer une surveillance, orienter les prélèvements et mieux cerner l’étendue d’un épisode. Toutefois, les décisions sanitaires et réglementaires reposent sur les procédures en vigueur et sur des analyses de référence, notamment pour les coquillages et les toxines.

Le rôle du drone est donc avant tout d’accélérer la connaissance de la situation et de rendre les contrôles plus ciblés.

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